La pulsion agressive chez le jeune enfant sans handicap

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Lorsque nous travaillons auprès de jeunes enfants nous sommes souvent confronté à leurs pulsions agressives. Tels que les morsures, griffures, des enfants qui se tapent, qui se poussent les uns les autres.
Il est très difficile pour nous en tant que professionnel d’accepter cela car généralement lorsque nous sommes témoins de ces scènes nous pouvons nous sentir nous-même agressés. Et puis, cette agressivité nous renvoie à des choses très personnelles. Elle peut aussi venir bousculer nos pratiques professionnelles, on en vient à se demander « Qu’est ce que je fais mal ? », « Je n’arrive pas à répondre à leurs besoins c’est pour ça qu’ils sont comme ça », pleins de questions peuvent naître en équipe lorsque le groupe d’enfants est dans cette pulsion agressive.
D’autre part, nous ne sommes jamais assez préparé lors de nos formations (CAP, AP ou EJE) à accueillir cette agressivité et c’est bien regrettable.

Tout d’abord, pourquoi j’utilise le terme « Pulsion agressive » et pas le mot « Agressivité » ?

Selon D.Winnicott l’agressivité a une double signification. Elle est d’abord une réaction directe ou indirecte à la frustration. Elle est aussi l’une des deux sources principales d’énergie chez l’individu.
D’après cette définition on comprends mieux pourquoi l’enfant peut avoir une réaction agressive car il n’arrive pas à gérer la frustration. Mais également, parce que l’enfant de moins de trois ans est un être de pulsion, il ne peut contrôler cette agressivité, c’est une réaction pulsionnelle.
Exemple : Un enfant qui mord parce que l’autre enfant veut lui prendre son jeu, il n’est pas dans une reflexion de « Si je le mord je vais lui faire mal donc il arrêtera de vouloir prendre mon jeu ». Non, c’est simplement, le seul moyen de défense qu’il a à ce moment T.

La pulsion agressive selon les stades de développement

On a souvent tendance à dire que c’est difficile de s’occuper d’enfant qui ont entre 1 et 2 ans, c’est souvent vers cette période que l’enfant commence à exprimer ses pulsions agressives envers ses pairs. Effectivement, c’est aussi le début de la marche, ce qui va permettre à l’enfant d’aller à la découverte de l’autre. Mais l’enfant de cet âge est encore beaucoup dans la découverte par la bouche, donc parfois il va « goûter » l’enfant qui est à côté de lui. L’enfant qui pousse, mord, griffe, un autre enfant cherche juste à savoir l’effet que cela produit sur l’enfant mais aussi sur les adultes. Et oui, c’est drôle de voir que quand je pousse tel enfant il pleure ou quand je pousse un autre il ne réagit pas, c’est de cette façon que l’enfant teste en quelque sorte ce que l’autre accepte. Mais aussi c’est très intéressant de voir les adultes se précipiter lorsque je griffe, mord. L’enfant est dans le test, il prend conscience petit à petit de ce qu’est la vie en collectivité, des interdits, des limites, des règles. Néanmoins, avant que celles ci soient bien intégrées il lui faut faire pleins d’expériences. Rien ne sert de crier, il faut juste se rappeler qu’un enfant qui est dans cette phase va bien, il apprend à vivre en collectivité.

D’une part, à cet âge l’enfant n’a pas encore un langage assez développé pour exprimer les choses. Un enfant qui se fait arracher son jeu, ne pourra pas dire « s’il te plaît rend moi mon jeu » à celui qui lui a prit. Alors pour se défendre il peut le mordre ou le taper. Cette pulsion agressive sert aussi à l’enfant à défendre son « espace », « son jeu ». C’est à nous professionnel d’accompagner l’enfant à verbaliser les choses « Je sais qu’il t’a prit ton jeu mais je ne peux pas accepter que tu le mordes en retour, tu peux lui demander de te rendre ton jeu, on va le faire ensemble »  et dire à celui qui à été mordu « Il t’a mordu parce que tu lui as pris son jeu, tu aurais dû lui demander »

D’autre part, entre 1 et 2 ans l’enfant à une sociabilité et sympathie incontinente selon H.Wallon. C’est une période où l’enfant commence un prémisse de conscience de soi et d’autrui, mais à la fois il ne fait pas encore bien la différence entre lui/autrui, il y a encore confusion. Il n’arrive pasàa comprendre pourquoi il ne peut pas être à la fois celui qui joue et celui qui regarde.
Par exemple : Un enfant s’amuse à faire rouler une voiture, un autre enfant l’observe. Cet enfant qui observe va arracher des mains cette voiture, la regarde quelques instants puis finalement la jette. Notre réaction à ce moment là, nous mettre en colère contre l’enfant qui a arraché des mains en lui disant « Tu as arraché des mains et tu ne joue même pas avec c’est vraiment pas gentil ». Sauf que ce qui intéressait cet enfant qui a arraché des mains c’est le geste, le mouvement, le bruit que faisait l’autre enfant avec cette voiture, et puis quand il l’a eu dans les mains ça ne faisait plus pareil, il ne comprends pas, alors il la laisse de côté. Maintenant lorsqu’on voit ce genre de scène, il faudrait arriver à se dire « C’est normal c’est dans son développement il ne fait pas la différence entre lui et les autres, il aimerait être à la fois lui et cet autre ».

De plus, il ne faut pas oublier que les enfants de moins de 3ans ont encore les dents qui poussent donc peuvent mordre simplement pour soulager une douleur.

Au-delà de 2ans, on se dit que ça y est cette période de pulsions agressives est finie, les enfants se sont assez découvert les uns, les autres, les règles de vie ont étés assez testées et répétées et le langage a fait un bond.
Même si c’est vrai que cette pulsion agressive se fait de plus en plus rare à cet âge, elle n’a pas totalement disparue. En effet, certains enfants sont encore dans cette pulsion car ils n’arrivent pas encore à gérer les frustrations ou parfois elle ré-apparaît par période.
Par exemple, les enfants qui étaient passé à autre chose plus de morsure, moins de conflits avec les autres enfants, recommence sans raison apparente à avoir ce comportement de pulsion agressive.
À cet âge, cela peut s’expliquer avec l’acquisition du contrôle des sphincters. Selon Freud l’enfant entre 2-3 ans rentre dans le stade « sadique-anal ». C’est durant cette phase que se manifeste des pulsions destructrices et agressives : je casse mes jouets, je tape les autres enfants, je dis « non » avec force. Le contrôle de ses sphincters lui demande tant d’énergie que son seul moyen d’évacuer celle-ci est d’être dans cette pulsion agressive. Néanmoins, on constate que chez les enfants entre 2-3 ans cette agressivité s’est reportée vers des jeux plus élaborés grâce aux jeux symboliques. Selon J.Piaget l’enfant rentre dans le stade de « l’intelligence intuitive » il est capable de jeux d’accommodation, de mise en pratique et d’imitation, qui va lui permettre de jouet avec les autres. Du coup, les pulsions agressives vont se transformer en jeux de bagarres, pirates, chevaliers, etc. Même si il est difficile de voir les enfants jouer à ces jeux de bagarres, il faut arriver à se dire que ces jeux combatifs sont un antidote à l’agressivité.

Des moments plus compliqués que d’autres ?

Tous professionnels travaillant en structure d’accueil collective petite enfance, a remarqué qu’il y avait des moment de la journée où les pulsions agressives sont plus présentes. Tels que :
– Les moments de transitions
– La fin de matinée
– L’accueil du soir

Pourquoi ces moments sont plus sensibles, selon moi :
Moment de transition : Ce sont des moments où les enfants sont un peu livrés à eux-mêmes, les adultes sont en mouvement (installation d’un atelier, rangement de la salle, etc.) et les enfants ne savent pas toujours ce qui va se passer pour lui après. C’est un moment que je qualifie de « cafouillage ».
La fin de matinée : Les enfants, mais aussi les professionnels ont une baisse de régime. La fatigue, la faim, la soif, soit les besoins primaires des enfants ne sont pas satisfaits à ce moment là.
Accueil du soir : Les enfants sont dans une frustration. En effet, ils voient les parents des autres enfant arrivé, beaucoup de va-et-vient, les départs des professionnels (et peut être de son professionnel de référence) et aussi les professionnels ne sont pas forcément disponibles car ils accueillent les parents.
Néanmoins, il y a des situations où nous avons l’impression qu’il n’y a vraiment pas de raisons apparentes à ces pulsions agressives. Dans ces moments là, il faut parfois se tourner vers des émotions que l’enfant n’aurait pas extériorisées, comme au moment de la séparation d’avec son parent qui a première vue s’est bien passée ou un enfant qui sait prendre son jeu des mains qui sur le moment n’a pas réagit. Il faut se dire que tout émotion doit être extériorisée par l’enfant, c’est une énergie qui monte monte et qui finit toujours par sortir.

Des outils pour accompagner les enfants dans leurs pulsions agressives

Maintenant que nous avons connaissance de tous les facteurs qui peuvent pousser l’enfant à avoir des pulsions agressives, la question est : Quoi mettre en place pour minimiser ce comportement mais surtout comment aider l’enfant à vivre cette pulsion ?

Les outils que je vous propose sont :
– D’apporter le plus de repères possible à l’enfant. C’est à dire écrire une journée type de l’enfant, chaque jour se déroule de la même façon. L’enfant pourra grâce à ça anticiper les moments de sa journée. Par exemple, il comprendra qu’après l’accueil du matin, il y a le rangement puis le regroupement pour se dire bonjour et viendra ensuite les ateliers. Chaque détail de la journée compte pour l’enfant. Si on a instaurer une chanson de bon appétit que l’on chante chaque jour et qu’un jour on ne la chante pas car on a oublié ou qu’on a pas le temps certains enfants pourront alors refuser d’aller à table et nous en tant qu’adulte on ne comprendra pas pourquoi, c’est juste que pour eux tant qu’il n’y a pas eu cette chanson, ils ne peuvent pas aller manger. C’est pareil pour les pulsions agressives l’enfant n’aura pas eu son repère et donc réagira de cette façon car pour lui quelque chose ne va pas. Un peu comme nous, on a nos rituels avant de quitter notre domicile et si on ne les fait pas on va avoir l’impression d’avoir oublier quelque chose et donc passer une mauvaise journée. Il est donc important de donner des repères aux enfants et d’harmoniser nos pratiques professionnelles.
– On peut aussi créer une boîte ou l’on met pleins de choses à l’intérieur pour aider l’enfant à se calmer ou évacuer cette agressivité. On peut mettre à l’intérieure « un bocal pour retrouver son calme » (bocal avec de l’eau, glycérine et paillette), « un anneaux de dentition » (pour mordre), « un petit coussin à serrer fort », « du papier à déchirer », etc. Lorsque l’enfant est dans cette pulsion agressive, il faut l’accompagner car à ce moment là il se sent détruit, en morceaux, il faut l’aider à se construire en accueillant cette pulsion. Il faut câliner l’agressé et l’agresseur car les deux en ont besoin, il faut que l’agresseur continue a se sentir « aimé », l’aider aussi a mettre des mots sur ce qu’il vit « je sais que c’est pas facile pour toi quand un enfant te prend ton jeu mais je ne peux pas accepter que tu morde, tu peux lui dire avec des mots », en accompagnant l’enfant de cette façon on va l’aider à verbaliser ses frustrations.
– Même si on ne peut pas répondre immédiatement aux besoins primaires des enfants (Faim, Soif, Dormir), il est possible d’aménager un petit coin de repos où l’enfant fatigué peut se ressourcer en toute tranquillité, mettre des verres d’eau à disposition pour que l’enfant puisse boire tout au long de la journée, proposer une petite collation (bout de pain, fruits secs moelleux) vers 10h pour éviter la grosse faim de fin de matinée, etc.

Pour conclure, la pulsion agressive fait partie de la vie du jeune enfant c’est une source d’énergie qui fait partie de son développement. En tant que professionnel de la petite enfance, nous devons avoir un accompagnement bienveillant, en accueillant chaque état émotionnel de l’enfant, la colère est une émotion. En acceptant que l’enfant soit en colère et est donc des pulsions agressives c’est accepter l’enfant comme une personne.

Article écrit par Coralie Nardeau

Bibliographie :
– « Agressivité, culpabilité et réparation » Donald W.Winnicott
– « L’agressivité chez l’enfant de 0 à 5 ans » Sylvie Bourcier
– « Ça mord à la crèche » Marie Leonard_Mallaval (Collection 1001 bébés)
– « L’accueil en crèche » Boris Cyrulnik
– Article « Le jeu combatif, un antidote aux comportements agressifs » Les Métiers de la petite enfance n°156 décembre 2009

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20 commentaires sur « La pulsion agressive chez le jeune enfant sans handicap »

  1. Merci à tous pour vos commentaires. Cela me touche énormément, je suis très contente si cet article vous parles. Je me dis que je ne suis pas seule à avoir observer cela, c’est rassurant 😉
    N’hésitez pas à poser des questions, réagir si vous n’avez pas compris quelque chose ou si vous avez simplement quelques choses en plus à partager sur ce thème 🙂
    Coralie

    Aimé par 1 personne

  2. Juste préciser que l’enfant n’est pas un mini adulte et bien un être en évolution et qu’Il a besoin de l’accompagnement d’un adulte pour grandir…
    Merci pour tout ces rappels…
    France

    Aimé par 1 personne

  3. Vivant des journées parfois difficiles en période de fortes pulsions et d’agressivité, les rappels comme ceux ci permettent de se réarmer pour recommencer une nouvelle semaine, de se repositionner et de se recentrer sur l’enfant. On connaît tous ces stades de la petite enfance mais le quotidien parfois rude et fatiguant nous joue des tours et nous pouvons perdre de vue notre véritable mission en crèche

    Aimé par 1 personne

  4. Quid de l enfant mordu? Un enfant se fait mordre régulièrement. Gérer l enfant qui a des pulsions agressives comprendre prquoi , votre article est très bien. Ms l enfant victime, au est ce Qu on fait pr lui? Que dire aux parents?

    J'aime

    1. Peut-être essayer de comprendre pourquoi c’est lui « la victime » ? Recherche t’il la relation à l’autre par le conflit (prends souvent les jouets des mains, pousse, etc.), n’a t’il pas de réaction lorsqu’il se fait mordre ou une réaction excessive ? Enfin bref il faut observer et comprendre… Il n’y a pas d’enfant mordeur et d’enfants mordu sans raison…
      Et peut importe ce que l’on dit aux parents de l’enfant mordu le parent sera toujours dans une angoisse… Sa ne sert pas forcément de rentrer dans des grands discours.
      Ce n’est que mon avis (évidemment). Coralie

      J'aime

  5. Un article très enrichissant mais je ne comprends pas l’ajout dans le titre  » le jeune enfant sans handicap ».
    On peut observer le même type de développement et comportement chez l’enfant porteur de handicap….

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